
France
Observations préliminaires
dans le traitement de substitution de la dépendance aux opiacés
Indicateurs sur lusage dhéroïne
La France connaît, depuis 1994, une amélioration spectaculaire
sur le plan de létat de santé des héroïnomanes.
Le succès le plus marquant pouvant être quantifié
est révélé par la baisse du nombre doverdoses
mortelles, 118 en 1999 contre 566 en 1994, soit un déclin de
80 % en cinq ans ! Si le nombre absolu de décès par
overdose est probablement sous-estimé, vu quil se fonde
sur les casiers judiciaires dindividus mourant dans la rue (et
non sur les décès en milieu hospitalier par exemple),
la relation des données des deux époques, pendant lesquelles
la méthode de comptabilisation est restée inchangée,
appuie vigoureusement la conclusion que le nombre de décès
par overdose a chuté de manière importante.
Parallèlement au déclin marqué du nombre doverdoses
mortelles, il y a eu une diminution importante du nombre de décès
liés au VIH parmi les usagers de drogues par voie intraveineuse
163 décès en 1999 contre 1 040 en 1994 ; une
diminution du taux de mortalité bien plus importante que celle
des autres groupes dits à risque. De plus, tandis que les utilisateurs
de drogues injectables représentaient 26 % des nouveaux cas
de SIDA en 1992, la proportion était tombée à
14 % en 1999. Quant aux arrestations dhéroïnomanes,
elles ont continué à augmenter jusquà la
fin de 1994, mais les quatre années suivantes de 1995
à la fin de 1999 elles ont diminué de 56 %, passant
de 17 149 à 7 469.
Le rôle du « traitement de substitution »
Plusieurs facteurs ont obligatoirement joué un rôle dans
lamélioration spectaculaire que reflètent les
données susmentionnées. Il y a eu, par exemple, lintroduction
du programme déchange daiguilles/seringues en 1994
(il existe aujourdhui 115 programmes de ce type), ainsi que
les efforts dapproche visant à faciliter lorientation
vers les hôpitaux, médecins et autres prestataires de
services. La raison principale, toutefois, est très probablement
le développement massif du traitement de ´ substitution
ª de la toxicomanie à lhéroïne par la
Buprénorphine et la méthadone.
Ce traitement nétait pas tellement utilisé en
France avant 1994 ; quelques médecins prescrivaient de la Buprénorphine,
quoique ce produit fût illégal, et quant aux patients
prenant de la méthadone, le pays nen comptait que quelques
douzaines. Mais en 1996, la prescription de la Buprénorphine
a été légalisée, sans restrictions ou
limitations, si ce nest celles sappliquant à tout
produit narcotique, quel quil soit. Il nen était
pas de même pour la méthadone : si son utilisation pouvait
être largement développée, elle était freinée
par toute une série de réglementations uniques à
ce médicament. Ainsi, les patients devaient être ´
stabilisés ª sous méthadone dans un centre de traitement
spécialisé avant de pouvoir être autorisés
à être suivis par des médecins généralistes.
De plus, alors que les pharmacies pouvaient dispenser 28 jours de
Buprénorphine, les patients sous méthadone ne pouvaient
recevoir que sept jours de traitement à la fois. Inutile de
préciser que la Buprénorphine, en tant que choix des
médecins et des patients, a pris des longueurs davance
sur la méthadone.
Les médecins ne sont pas tenus davoir suivi de formation
particulière pour être habilité à prescrire
lun ou lautre des médicaments. Beaucoup de praticiens
adhèrent à des ´ réseaux ville-hôpital
ª afin de se prodiguer mutuellement soutien et conseils. Dautres
choisissent dexercer de manière indépendante.
Dix pour cent des médecins généralistes environ,
daprès les estimations, prescrivent un traitement de
substitution.
À compter de 1999, le traitement agoniste aux opiacés
était fourni à 80 000 personnes environ. Sur ce nombre,
plus de 70 000 recevaient de la Buprénorphine, presque toutes
dans le cabinet dun médecin généraliste.
Dix mille cinq cents personnes environ recevaient de la méthadone,
à peu près la moitié chez un médecin généraliste
et lautre moitié dans des centres de traitement spécialisés.
(Remarque : ces chiffres ne sont pas fondés sur des données
de recensement de patient, mais sur les ventes annuelles en France
des deux médicaments et une dose quotidienne estimée
moyenne de 8 mg de Buprénorphine et 60 mg de méthadone).
La disparité frappante entre les chiffres du point de vue de
la prescription de ces deux médicaments ne reflète pas
une médecine fondée sur lexpérience clinique
ni sur les propriétés pharmacologiques des deux médicaments,
mais bien sur les restrictions gouvernementales discordantes que nous
avons mentionnées plus haut. Il est incontestable que le potentiel
dun usage détourné de la Buprénorphine
est une réalité. Ainsi, des enquêtes conduites
auprès de patients indiquent que 49 % des patients injectent
initialement le médicament, quoique ce chiffre passe à
20 % lorsque le traitement continue un certain temps. À Marseille,
une enquête sur la prise de risque effectuée auprès
de 110 utilisateurs dopiacés injectables a indiqué
que 70 % dentre eux utilisaient de la Buprénorphine
un taux identique à celui trouvé parmi les clients faisant
partie dun programme déchange daiguilles.
De fait, un grand nombre des patients recevant aujourdhui un
traitement par méthadone indiquent que cest leur désir
de ne plus injecter qui régit leur choix.
Pour ce qui est de la durée du traitement, aucune limite nest
imposée et lexpérience est excellente 85
% environ sont encore sous méthadone un an plus tard et 75
% sous Buprénorphine. Un problème qui se retrouve toutefois
chez un nombre important des patients recevant lun ou lautre
des médicaments est lusage de cocaïne illicite
le chiffre est estimé, modestement, à 8 %, mais considéré
bien plus élevé.
Résumé
De nombreux facteurs prouvent une réduction gratifiante de
lusage de lhéroïne en France et soulignent
les énormes avantages pour la société quune
telle diminution apporte. Il est clair que cette amélioration
est à imputer au développement massif des traitements
fondés sur les agonistes aux opiacés ; quune telle
amélioration se soit avérée possible (développement
dans les 4-5 ans de laptitude à accommoder plus de 80
000 usagers !) est en soi un message encourageant pour les autres
pays, y compris les États-Unis, cherchant à contrôler
laddiction aux opiacés et les conséquences médicales
et sociales quelle entraîne. Ces dernières années,
lexpérience heureuse de la France semble sexpliquer
de manière indubitable par le fait que la prescription des
médicaments soit très largement effectuée par
des médecins généralistes, ayant un cabinet privé,
plutôt que par le biais de programmes spécialisés.
En dernier lieu, les règles et réglementations disparates
régissant lutilisation des médicaments spécifiques
pour traiter la toxicomanie à lhéroïne empêchent
de compter sur la médecine fondée sur lexpérience
clinique pour guider la profession médicale dans son traitement
de cette maladie.
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